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Entretien : Mohamed Benelhadj, l’un des plus proches conseillers du premier président algérien, témoigne : «Ben Bella tel que je l’ai connu»

2 janvier 2017

Mohamed Benelhadj

 

Entretien réalisé par Brahim Hadj Slimane
Lors de l’hommage récemment rendu à Ahmed Ben Bella à Tlemcen, les 4 et 5 décembre derniers, une ombre rôdait autour de la scène où se succédaient les intervenants : celle de Mohamed Benelhadj avec sa grande stature, personnage atypique et une des chevilles ouvrières de l’opposition algérienne des années 80. Un passionné de la lutte politique qui a lié son destin à celui de Ben Bella dès que celui-ci fut rendu à la liberté, en 1979 ; 37 ans d’un compagnonnage avec ses hauts et ses bas mais toujours dans un grand respect mutuel que la profondeur humaine et la générosité des deux hommes cimentaient. Dans cet entretien, un éclairage particulier nous est donné par Mohamed Benelhadj sur Ben Bella mais aussi sur les conditions qu’a vécues l’opposition algérienne en Europe, durant ces années 80 qui ont abouti à l’explosion d’Octobre 88.
Le Soir d’Algérie : Pour ceux qui vous connaissent et savent votre rôle de premier plan aux côtés de Ben Bella depuis 1980, votre absence au récent colloque et hommage au Zaïm disparu a laissé comme un vide. D’autant que vous étiez présent, par bribes, dans le documentaire sur Ben Bella, produit par l’ENTV et projeté à l’ouverture. Comment se fait-il que vous soyez passé en travers de cette manifestation qu’on a fait correspondre au centenaire de la naissance de ce dernier ?
Mohamed benelhadj : Il s’agit, hélas, d’un souci de calendrier. J’avais un rendez-vous médical indispensable pris de très longue date et impossible à reporter. Du reste je n’étais pas le seul absent à cet évènement pour lequel il faut féliciter et remercier ceux qui en sont à l’origine. J’estime qu’il s’agit d’un bel hommage rendu à un très grand patriote. Samir Amin, Jean Ziegler, et bien d’autres figures n’y étaient pas physiquement et ont pu envoyer des témoignages. Mais «ceux qui me connaissent et qui savent mon rôle», comme vous le dites, savent que j’ai toujours été présent auprès du président Ben Bella depuis notre première rencontre à M’sila, en août 1979. Ils n’ignorent pas non plus que je ne fus pas de ces empressés qui abdiquent tout sens de leur dignité pour plaire et complaire au chef. C’est un trait de mon caractère que Ben Bella n’appréciait que modérément mais dont il s’aperçut à l’usage que c’est aussi un gage de vrai respect.
Si vous étiez présent, quel témoignage (politique et humain) et quel message, auriez-vous délivré ? A ce propos, vous m’aviez confié un jour que Ben Bella vous avait dit : «Tu es ma chair et mon sang !»
J’aurais témoigné de l’extrême sensibilité de cet homme aux détresses humaines. Rien des souffrances des autres ne le laissait indifférent. J’aurais vingt, trente, cent anecdotes pour illustrer mon propos. C’était littéralement un homme de son siècle. Il en a tout vécu, les ombres et les lumières.
Les injustices faites aux peuples colonisés par les puissances occidentales, les guerres mondiales, la tragédie palestinienne, et surtout, bien évidemment la libération de notre pays. Les espoirs nés avec les indépendances.
Les rêves d’émancipation quand tout semblait possible. L’exaltation tiers-mondiste puis les illusions perdues quand vinrent les temps du ressac. A sa libération après 14 ans (!) de séquestration dans une oubliette, il découvre un monde bouleversé. La faillite du système soviétique et de ses succédanés partout dans le monde. Et partout dans le monde le triomphe du gangstérisme ultralibéral, Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Et déjà, dans nos sociétés en échec et à des horizons proches, les dogmatismes religieux, les idéologies mortifères, comme alternatives à consommer sans modération. Si Ahmed, comme nous l’appelions affectueusement, cherchait la voie. Une possible voie du salut au milieu des écueils. J’invite qui le voudrait à relire ses interviews, ses contributions de l’époque. Au regard de notre actualité, on serait surpris d’y découvrir plus que de la pertinence, assurément.
Il fut sensible à l’histoire de l’esclavage, à la situation des Indiens d’Amérique du Nord, à l’apartheid, et la liste est longue. Il n’était pas confiné à l’Algérie. Le monde dans sa situation présente et dans son histoire passé, interpellait le président Ben Bella. Un exemple frappant : bien avant que ce ne soit à l’ordre du jour des urgences planétaires, il évoquait déjà le nécessaire respect de l’environnement, la sauvegarde de la biodiversité, un mode de développement qui mette l’humain au centre de ses préoccupations.
Il fut toujours en avance sur son temps. J’ai eu le bonheur d’échanger avec lui sur tous les sujets. Et j’ai beaucoup appris à son contact. Il est vrai qu’un jour, en présence de témoins encore de ce monde, heureusement, alors que je venais de m’opposer à lui sur le choix des hommes et que je m’en excusais respectueusement, il a relevé sa manche de chemise pour se pincer l’avant-bras en déclarant que j’étais son fils, «sa chair et son sang», un militant sincère et engagé, et que mon point de vue lui importait beaucoup. Pour la petite histoire, mon point de vue n’a pas prévalu, le chef qu’il était a imposé le sien et tout le monde était content.
Revenons au début de cette longue relation avec Si Ahmed, complexe et avec des hauts et des bas. Vous avez rencontré celui-ci en 1980, après sa sortie de prison, à M’sila, où il était en résidence surveillée. Vous aviez 25 ans et c’était quasi romanesque. Vous l’avez retrouvé, quelque temps après, à Paris et dans un contexte aussi épique. Et vous voilà larguant l’architecture et l’urbanisme et vous embarquant avec lui dans une aventure politique pour la démocratie en Algérie. Pouvez-vous nous faire le récit de ces épisodes méconnus ?
Vous me demandez un récit, et je ne sais pas faire court ! Bon. Ben Bella quitte sa prison, qui fut loin, très loin, d’être dorée, pour une résidence surveillée (très surveillée) à M’sila en juillet 1979. Ce fut la décision du Président Bendjedid, paix à son âme. Une décision qui l’honore, prise contre l’avis de quelques hommes de cour dont certains sont encore en vie. Le personnage m’était familier. A la fin des années quarante, alors qu’il dirigeait l’OS dans la clandestinité, il avait séjourné trois ou quatre jours dans ma famille, à Trézel (Sougueur aujourd’hui). Plus tard, durant la guerre de libération, j’étais enfant, son nom revenait dans les discussions, les murmures plutôt, des grandes personnes regroupées autour de la radio pour écouter religieusement Sawt Al Arab (la voix des Arabes, la radio qui émettait du Caire). Dans la dernière semaine du mois d’avril 1962, à la suite des Accords d’Evian du 19 mars, un détachement de l’ALN s’était installé dans notre ferme.
C’était le PC de la zone 5 de la Wilaya V, dirigée par le capitaine Si Amor Abdelkader (dit El Kabrane), un moudjahid de la première heure. J’avais dix ans. Mon père nous emmenait, mon frère et moi, chaque après-midi, rendre visite à ces djounoud. Je me souviens que l’un d’entre eux, Jean-Pierre Lopez, dit Si Rachid, m’avait remis une version complète dactylographiée en langue française de notre hymne national Kassaman.
Ma fierté était que j’étais probablement le seul de tout le village à en connaître tous les couplets. Ces moudjahidine appartenant à la Wilaya V étaient partisans de l’ancien Président. Sa photo, découpée d’un journal, était punaisée dans la grande pièce où on servait les repas. Ma sympathie est donc allée d’emblée à Ahmed Ben Bella. Je ne connaissais pas les autres chefs de la révolution. Dans la rue nous criions «Yahia Ben Bella !» comme tout le monde.
Puis les choses se calmèrent quelque temps. Au cinéma du village, avant le péplum de rigueur qui nous fascinait, on nous projetait les actualités.
Le président du Conseil tenait des discours enflammés devant des foules exaltées, des foules en noir et blanc, le reboisement, la guerre dite des sables avec le Maroc et le fameux «hagrouna !», les Décrets de Mars, l’élection présidentielle, la Charte d’Alger, des visiteurs étrangers prestigieux, Nasser, Guevara, Benbarka, notre équipe nationale tenant tête aux grandes nations du foot… Une époque épique. Jusqu’au coup d’Etat du 19 juin que je vécus au lycée de Tiaret à l’écoute de la radio passant en boucle les chants patriotiques entrecoupés d’extraits de la fameuse et bien fumeuse proclamation du 19 juin.
On y dénonçait pêle-mêle les «méfaits du tyran, le pouvoir personnel, la démagogie, la gabegie». Je ressentais de l’injustice. Confusément. Puis le sourire et la voix de Si Ahmed disparurent. De notre vue. De notre mémoire. Il devint interdit de prononcer son nom !
Je résidais à Paris lorsque la première chaîne de TV française annonça «son élargissement» pour une résidence surveillée à M’sila. On nous montra des images. Mon père m’apprit que les visites d’amis étaient permises. Je décidais de m’y rendre. C’était au mois d’août 1979, en plein Ramadan. Notre convoi de trois véhicules, chargés de victuailles, s’ébranla de Sougueur à l’aube.
Nous arrivâmes à dix heures devant la villa Kabouya, du nom de son propriétaire. Nous fûmes immédiatement conduits dans un salon suffisamment spacieux pour contenir la trentaine de personnes qui y patientait. Des gens d’un peu partout. Ouadhah Benaouda, un ancien de l’OS, s’y trouvait en compagnie d’un groupe venu de Mostaganem.
Notre équipe, outre mon père et un cousin germain, ancien du PPA, comprenait Si Hocine Gadiri, qui fut représentant du GPRA au Maroc durant la Révolution, Si Mohamed El Kébir, ancien ambassadeur à Madrid, qui démissionna le 19 juin 1965 pour cesser toute activité politique, Lounis Mattem, un ancien international de football de l’Entente de Sétif et quelques autres. Nos papiers d’identité furent remis à la police qui prit soin de bien les «étudier». Plus tard, lorsque Ben Bella s’exilera, ces documents permirent de jeter en prison, sans autre forme de procès, nombre de ces dangereux comploteurs qui ignoraient tout des nouvelles activités de l’ancien président. Je gardais une photo polaroïd prise aux côtés de Si Ahmed en cet après-midi de vent de sable et de jeûne. Les plus âgés d’entre nous s’éparpillèrent dans la villa pour se reposer en attendant le f’tour. Comme ce jour-là tout le monde était plus âgé que moi, je passais trois bonnes heures avec Ben Bella en tête à tête. J’avais en face de moi un personnage charismatique, doué d’une acuité intellectuelle impressionnante. Comme tous les vrais séducteurs, il devinait chez ses interlocuteurs leurs centres d’intérêt.
Nous parlâmes donc d’architecture, de sociologie, d’urbanisme et naturellement de football. Je connaissais bien Mustapha Dahleb. «Moumousse» eut donc sa minute d’encensement ! Il connaissait par cœur le fabuleux travail d’Anatole Kopp (1), n’ignorait rien des travaux de Michel Foucault (2) ni des courants de pensée dominants dans le champ intellectuel des années soixante et soixante-dix. On parla de Hassan Fathy(3), l’architecte égyptien très en vogue à l’époque. De politique, il en fut très peu question si ce n’est qu’il appréciait les mesures d’apaisement prises par le président Bendjedid. Nous passâmes la nuit chez lui. Au matin il vint nous saluer. Je lui glissais mon numéro de téléphone à Paris.
Votre engagement politique avec Ben Bella a connu deux grands moments : la création du Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA), dont vous avez présidé le congrès constitutif, et la concrétisation sur le terrain de l’alliance entre Ben Bella et Aït Ahmed, après la fameuse rencontre de Londres entre les deux hommes, qui avait semé un vent de panique au sein du régime de l’époque. Ce processus a été avorté de manière tragique avec l’assassinat de Ali Mecili. Par contre, à partir de 1989 et l’apparition du MDA légal en Algérie, vous avez pris politiquement vos distances avec Ben Bella. Pouvez-vous nous donner un éclairage sur ces années 80 avec Ben Bella auquel vous m’avez plusieurs fois dit avoir sacrifié votre carrière, votre vie privée et mis en péril votre sécurité ainsi que celle de votre famille en Algérie? Vous avez d’ailleurs vécu des aventures rocambolesques avec la police française…
Le congrès constitutif du MDA se tint les 28/29/30 mai 1984 au château de Montvillargène, dans l’Oise, au nord de Paris. Quelque 300 délégués y participèrent. Outre que j’en avais assuré, de fait, la présidence, j’avais été chargé de m’occuper des délégations étrangères, des invités. Auparavant j’eus le privilège d’apporter ma pierre de touche au discours d’orientation du Président sur quelques points de détail, une critique plus ferme du régime iranien sur le respect des minorités, des droits de l’homme en général et en matière de pluralisme politique.
Le discours de Ben Bella, rédigé par lui-même et diffusé par vidéo, a été avalisé dans sa totalité, applaudi durant d’interminables minutes. Le président s’y prononçait pour une remise à plat de toutes les institutions et structures politiques dans le monde arabe. Il se caractérisait par une violente critique du wahhabisme, d’un soutien critique du régime de Khomeiny, déniait aux théologiens le droit de se mêler du pouvoir politique. Les autocrates arabes, de Marrakech à Bahreïn, en prenaient pour leur grade. Pour le reste, une audacieuse synthèse entre l’autogestion ouvrière et paysanne à la manière du socialisme yougoslave et la choura selon le credo musulman était proposée à la réflexion. On peut retrouver quelques similitudes dans le mouvement des «Indignés» ou chez les animateurs de «Nuit debout» de la place de la République à Paris. Démocratie directe, parole au peuple face aux appareils corrompus et soumis à l’ordre mondial. Ce texte, exceptionnel à bien des égards, reste d’une étonnante actualité.
Dès après ce congrès nous nous mîmes au travail. A Genève, Ben Bella et Aït Ahmed s’étaient retrouvés, se rencontraient souvent, réfléchissaient à une action commune pour éveiller les consciences endolories. Cette volonté de rapprochement fut relayée à Paris par des rencontres entre les représentants du FFS (Ali Mécili et Naït Mouhoub) et ceux du MDA (Brahim Younessi, qui rejoindra plus tard les mouvances islamistes et moi-même). Le 16 décembre 1985, à Londres, une conférence de presse commune animée par les deux anciens patrons de l’OS formalisait le rapprochement entre leurs deux partis politiques. L’exceptionnelle couverture médiatique de l’évènement par la presse internationale donna de l’urticaire aux dirigeants d’Alger. Kamel Belkacem, directeur de l’hebdomadaire Algérie Actualité, dans son éditorial intitulé «Le duo des revenants» faisait le reproche à Ben Bella et Aït Ahmed de n’avoir pas vibré à la victoire de l’équipe nationale de football contre l’Allemagne à la Coupe du monde de 1982 ! Ce pauvre monsieur…
Pour notre part, nous entamions un travail d’explication et de mobilisation sur le terrain. Au printemps 1986 fut créé le mensuel Libre Algérie dans le cabinet d’Ali Mécili. Etaient présents, côté MDA : Mohamed Benelhadj, Nadjib Hadjadj, Ali Serraoui, Doukkali Lazhari. Côté FFS : Tarek Mira, Ramdane Saâdi, Hassan Hirèche et Ali Mécili, qui assurait la rédaction en chef et rédigeait les éditoriaux. L’entregent de Me Mécili facilitait les relations entre des militants venus d’horizons divers. Je me liais d’amitié avec Ali.
Si L’Hocine (Aït Ahmed) était souvent de passage à Paris. Nous déjeûnions ensemble. Il s’intéressait à mes activités, prenait des nouvelles de ma famille, me téléphonait chaque matin, très tôt. (Ben Bella, pour sa part, occupait le créneau du soir, très tard). Une ambiance fraternelle régnait entre nous. Une conférence sur les droits de l’homme se tînt à Bruxelles. J’eus l’honneur de partager la tribune avec Si Hocine.
D’autres fois c’était à Madrid, à Alicante, à Strasbourg, à Marseille, à Aix-en-Provence devant des publics divers, qu’avec Mécili, nous expliquions notre démarche. Ni Front démocratique ni Alliance des contraires, comme de courageux médisants le clamaient derrière les rideaux, mais un travail pédagogique d’éveil de la société.
A l’époque la jeunesse, bien que déjà dépolitisée, était néanmoins un peu moins bigote, en tout cas insensible aux divagations moyenâgeuses d’imams idiots que celle d’aujourd’hui. Notre action de terrain suscitait, si ce n’est l’enthousiasme, du moins un intérêt bienveillant. Des étudiants envoyaient des contributions à Libre Algérie. Des groupes de militants d’extrême gauche nous rejoignaient. L’un d’entre eux, Hamid Rachedi, membre de la Ligue communiste révolutionnaire d’Alain Krivine était remarquable. Il a été emporté par la maladie trop tôt. Qu’il repose en paix. Grâce à la journaliste José Garçon, les colonnes de Libération nous étaient ouvertes. Un membre de la direction du MDA, Djamel Laadi, abattait un travail formidable en Europe du Nord à partir de Bruxelles. Ben Bella lui-même utilisait ses innombrables réseaux à travers le monde pour donner une dimension bien plus large à notre action.
Il faut imaginer ce que les noms et le prestige des deux chefs historiques de notre révolution évoquaient dans les esprits. Des frères algériens installés en Angleterre, en Suède, en Espagne, au Maroc, en Tunisie, au Liban, en Egypte prenaient contact avec nous. Nous avions pignon sur rue. Je rencontrais le fils de Mohamed Boudia.
Des proches de Krim Belkacem s’étaient manifestés. Djamila Bouazza nous rendit visite. Un neveu de Didouche Mourad travaillait dans l’administration de la revue du MDA, El Badil, qui après avoir sombré dans l’invective et l’irrespect sous la houlette d’aventuriers infiltrés parmi nous, changea de forme, éleva le niveau, mobilisa autour d’elle le ban et l’arrière-ban de l’élite universitaire arabe et maghrébine sous ma direction pour sa version française et celle de mon ami Ali Serraoui pour la version arabe.
Les apparatchiks du système, de passage à Paris, devenaient des lecteurs assidus en même temps que nos meilleurs messagers. Sans vergogne nos articles étaient plagiés dans certains hebdomadaires à fort tirage. Nous ne nous en plaignions pas. Le gérant de la société éditrice, Gilbert Marquis, disparu il y a quelques mois et auquel Mohamed Harbi a rendu récemment un vibrant hommage dans Le Monde, était lui-même un animateur de la Quatrième Internationale. Michel Raptis (Pablo), qui fut secrétaire de cette organisation fondée par Léon Trotsky, nous apportait un soutien dont on peut imaginer le poids. Lotfallah Soleiman, le libraire du Caire chez qui les membres de la Délégation extérieure du MTLD puis fondateurs du FLN achetaient leurs journaux, tenait une rubrique régulière.
Le militant pro-Palestinien, Maurice Rajfus, survivant des camps de la mort, avait carte blanche pour sa «Chronique des évènements courants» en Palestine. L’effervescence devenait explosive sans que nous nous en doutions. De notre bureau d’El Badil, à Montreuil-sous-Bois, nous téléphonâmes à Mohamed Boudiaf à Kénitra. C’était en décembre 1986. Il promit de venir en Suisse en février de l’année suivante. Là où, semble-t-il, Hocine Aït Ahmed en personne avait échoué à le rallier en se rendant au Maroc, nous parvenions à lui arracher un accord de principe pour une rencontre.
Aït Ahmed et Ben Bella étaient aux anges. Nous avions dit à Boudiaf : «Si Mohamed, l’Algérie est orpheline de vous. Elle vous appelle au secours. On arrête, on embastille, on torture. Toute expression dissidente est bannie. Vous aviez écrit jadis Où va l’Algérie ? Peut-être qu’à l’époque était-il trop tôt pour en juger. Mais aujourd’hui, nul n’en doute plus, elle va droit dans le mur. Vos anciens frères de combat se sont réconciliés et mis de côté les haines recuites, l’amertume et les ressentiments. Rencontrez-vous. Donnez une chance à l’Algérie. Donnez une chance à la jeunesse. Vos voix réunies porteront très loin.»
Le 19 mars 1987 nous organisâmes une conférence nationale dans la banlieue parisienne. A la tribune Ali Mécili, Si Mohamed Mamchaoui (neveu de Messali Hadj), et, dans la salle, des représentants de différents groupes d’opposition, quelques anciens du PRS de Mohamed Boudiaf.
Indéniablement les Accords de Londres avaient permis de revigorer les oppositions, les barrières psychologiques tombaient et la dégradation de la situation en Algérie exigeait maintenant que chacun prenne ses responsabilités. Dans la soirée du 7 avril 1987, Hocine Aït Ahmed m’apprit la mort brutale d’Ali Mécili. Un assassinat froid.
On tua l’homme. On tua tout ce qui allait avec. Sans doute une part de moi-même mourut à ce moment-là. Quelques mois auparavant, le gouvernement français avait interdit El Badil, la revue du MDA, au prétexte qu’elle «portait atteinte aux intérêts supérieurs de la France». Je fus arrêté en même temps que quelques militants du MDA. Promis à l’expulsion vers l’Algérie. En somme des colis qu’on renvoyait à l’expéditeur. Après un quart de siècle de présence à Paris, soudainement on s’aperçut que je dérangeais les bonnes relations entre l’ex-puissance coloniale et ses vassaux ! Après que le juge Bruguière nous signifia ce que le pouvoir politique lui intima de nous signifier, on nous séquestra une semaine durant dans les sous-sols humides de la préfecture de Paris pour nous relâcher comme si de rien n’était. J’ai une tendresse particulière pour les aiguilleurs du ciel des aéroports français. Leur grève impromptue du lundi 21 octobre 1986 empêcha l’avion qui devait nous livrer de décoller.
La presse, la télévision française, les radios, s’emparèrent de cette affaire qui fit grand bruit. Confus et honteux, Charles Pasqua et son acolyte Robert Pandraud, respectivement ministre de l’Intérieur et ministre délégué à la Sécurité, durent ravaler leur dépit. Et sans doute s’excuser que la prétendue patrie des droits de l’Homme, tellement habituée à bafouer les principes dont elle se réclame à cor et à cri (trop souvent, hélas, à tort), ne pût en cette affaire satisfaire les désirs de ses mandants. Quelques années plus tard, les criminels islamistes, qui mirent l’Algérie à feu et à sang, seront accueillis à bras ouverts par les pouvoirs successifs de droite et de gauche ! Cherchez l’erreur !
Après la dispariton du MDA, qui était complètement infiltré selon vous, Ben Bella a repris son bâton de pèlerin pour occuper d’autres fronts de lutte. Entre autres celle des Indiens d’Amérique qui lui vouent une admiration sans bornes. C’est pour vous dans la logique du personnage ? Quel est le fil conducteur entre ces multiples engagements que je vous laisse développer ?
Un jour nous déjeunions à Lausanne avec si Hocine Aït Ahmed, son fils Djugurta et un membre du secrétariat du MDA. Nous évoquions la nouvelle donne qui se présentait à nous après la mort d’Ali Mécili. Si Hocine, qui préjugeait de notre influence auprès de Ben Bella, demanda si nous ne pouvions pas faire pression sur ce dernier afin qu’il «s’occupât moins des Indiens et un peu plus des cow-boys» ! Nous éclatâmes de rire. Dans son esprit, les cow-boys c’était ceux qui avaient commandité le crime.
Les Indiens, ceux d’Amérique, descendants des Apaches, des Cheyennes, des Comanches, des Navajos et autres Sioux. Ceux-là mêmes auxquels Ben Bella rendra visite dans leurs réserves et organisa pour eux une tournée européenne pour sensibiliser les opinions à leur sort. A cette occasion, Si Hocine nous révéla que cette empathie de Si Ahmed pour les peaux rouges était ancienne. Oui, le sort des survivants du génocide des Indiens d’Amérique interpellait Ben Bella. D’une façon générale, les droits humains le préoccupaient. Dès 1981 Si Ahmed créa la Ligue islamique des droits de l’Homme avec des personnalités prestigieuses du monde musulman. Il dénonça le coup d’Etat du général Jaruzelski en Pologne en 1981, l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques. C’est peu connu, mais il prit en charge Bani Sadr menacé de mort par les tueurs de l’ayatollah Khomeiny, créa une revue d’études à Vienne avec des opposants kurdes iraniens dont 3 furent assassinés dans la capitale autrichienne. Il soutiendra les opposants à Saddam Hussein, interviendra auprès de Maâmar Gueddafi (notre unique bailleur de fonds) en faveur d’exilés politiques. Il apportera son aide aux Irlandais de l’IRA contre Margaret Thatcher et son gouvernement qui laissèrent mourir Bobby Sand et ses camarades.
Et tout cela avait naturellement un sens. L’homme doit lutter sans cesse selon le credo musulman «Ordonner le bien et combattre le mal». Le mal c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, l’injustice sociale, la famine, le sous-développement, les maladies tropicales, l’ordre mondial ultralibéral malfaisant.
Quant au MDA, pour la deuxième partie de votre question, oui j’atteste qu’il fut infiltré comme tous les partis politiques et pas seulement ceux qui ne sont pas dans les clous. Vous le savez très bien. N’épiloguons pas là-dessus. J’ajoute que personnellement, bien que j’en fusse un responsable de tout premier plan, je n’étais pas d’accord avec la création d’un parti dans l’exil. J’avais dit au président ma préférence pour un grand journal en Europe. Il créa le parti en cédant à des «amis» (pour le coup des infiltrés en puissance). Mais il nous concéda la création d’El Badil qui fit, avant que sous les conseils d’Aït Ahmed il ne m’en confia la totale responsabilité, plus de mal que de bien.
A mon premier numéro, le 1er novembre 1986, la France l’interdit, le fit saisir. Hommage du vice à la vertu. Jusqu’à octobre 1988, tous nos journaux furent interdits. Nous jouâmes ainsi au chats et la souris en changeant de nom plus d’une dizaine de fois. Enfin, à la suite des évènements de 88, nous éditâmes La Tribune d’Octobre qui put paraître normalement. J’en fus le rédacteur en chef jusqu’au dernier numéro de septembre 1990, juste avant le retour du président Ben Bella d’exil. Retour qui coïncida avec mon départ du MDA et mon retrait définitif de l’action politique. Les quatre responsables qui formaient le secrétariat exécutif, avec le président du mouvement, Ahmed Ben Bella, démissionnèrent en bloc. Il s’agissait, outre ma modeste personne, d’Ali Serraoui, de Nadjib Hadjadj et de Djamel Laadi. Je les salue fraternellement au passage. La raison ? Nous n’étions plus dans le coup dans une Algérie qui avait changé. Les responsables dits «de l’intérieur» avaient sans doute plus de prise sur la réalité que nous. Le temps était venu de passer le relais. Et puis les alliances que nous avions mises en faisceaux de convergences n’agréaient plus le président. Lui seul savait pourquoi. Et comme il me le dit un jour, un tantinet excédé par mon arrogance : «C’est moi Ben Bella, pas toi !» Si Ahmed me fera néanmoins l’honneur et l’amitié de me rendre visite et de séjourner dans ma famille à Sougueur en décembre 1991.
Faisons un grand saut en arrière pour revisiter la période coloniale. Vous avez un regard et des éléments d’information qui vont à contre-courant des lieux-dits sur les relations entre Ben Bella avec Messali Hadj, avec l’Egypte et Nasser, avec l’état-major de l’ALN, Boumediène, le GPRA… D’où lui vient aussi cette faculté, réelle apparemment, à se remettre en cause ? C’est une grandeur d’âme ?
De la grandeur d’âme chez Ben Bella, il y en avait. D’abord cette faculté à se remettre en question. D’aucuns le trouvaient versatile. Oui, par moments, c’est vrai. Avec le recul, j’estime que c’est trop facile d’exiger d’un tel personnage d’opérer des choix. Il rencontrait tellement de gens de toutes les origines, de toutes les croyances, de tous les partis. Chacun avec ses attentes propres, les intérêts de son groupe. Il tranchait certes. Pas toujours de manière heureuse. Mais il avait ses raisons que nous ignorions. Au total je crois qu’il ne faisait pas partie de ces politiques pleins de certitudes et de satisfaction de soi. Il avait un respect certain pour Messali dont il a admis qu’il a été injustement traité. D’ailleurs il a toujours eu d’excellentes relations avec Si El Hadj.
Avant son arrestation en octobre 1956 à la suite de l’acte de piraterie aérienne commandité par les socialistes français sous pression des ultras de l’Algérie française, il cherchait à rallier les Messalistes au FLN. A ce moment, il était personnellement en contact avec le Zaïm. Il lui rendra hommage en se recueillant sur sa tombe dès son premier voyage à Tlemcen et en préfaçant la biographie qu’en a faite Benjamin Stora. Quant à Nasser ils avaient de véritables liens d’amitié au point qu’on lui reprochera de le mêler aux affaires intérieures de l’Algérie. Faux procès en vérité qui le laissait indifférent.
Ben Bella était un militant internationaliste. Un militant de la cause arabe. Il ne faisait aucune différence entre un Marocain, un Tunisien, un Libyen et un Algérien. Il rêvait d’une grande confédération dont la construction commencerait par l’édification d’un Maghreb uni pour s’étendre au Machrek. Je me souviens qu’il avait un moment donné confié la responsabilité de notre journal à un Libanais. Cela lui a semblé tout à fait normal. Personnellement je ne l’ai jamais admis. C’était mettre la charrue avant les bœufs. Nos frères libanais ou syriens ou irakiens doivent créer leurs propres outils de communication pour y traiter de leurs propres problèmes qui ne sont pas les mêmes que les nôtres. Nous pouvons toujours converger autour de questions essentielles comme la lutte du peuple palestinien et son droit à l’autodétermination, mais qu’est-ce qu’un Oriental comprendrait à notre mentalité ? A la fin de sa vie, Si Ahmed reviendra de ses illusions unionistes sans bien sûr jamais déroger à ses solidarités. Concernant l’EMG, Boumediène, le GPRA, en somme les éléments de la crise de légitimité de 1962, ce serait trop long de revenir dessus dans le cadre de cet entretien. Avait-il conscience du marché de dupes que représentait son alliance avec l’état-major ? A l’époque certainement pas. Avec le recul, il rappelait qu’opposer comme cela le GPRA à l’alliance qui s’était nouée autour de sa personne à Tlemcen n’avait pas de sens puisque lui-même était vice-président du GPRA et que Mohamed Khider et Bitat, autres chefs historiques du 1er Novembre 54, membres du groupe de Tlemcen, en faisaient partie comme ministres d’Etat autant que Boudiaf. Quant à son rapport avec Boumediène il a toujours dit qu’il était empreint d’une parfaite cordialité et de respect mutuel jusqu’à la crise qui entraîna le coup d’Etat. Je dois témoigner qu’il avait une affection non feinte pour le président Bouteflika, qu’il a toujours dit du bien de Kasdi Merbah (qui lui sauva la vie à deux reprises alors qu’on discutait du sort à lui réserver et qu’il s’en trouva qui suggérèrent de le faire abattre en prétextant une tentative d’évasion) et qu’il appréciait l’esprit pétillant de Si Djamel (Chérif Belkacem). Comme quoi c’est quelqu’un qui a pardonné sincèrement. Parmi les initiateurs de la Révolution, Mostefa Ben Boulaïd tenait une place à part. Trois ou quatre mois avant sa mort alors qu’il était déjà très fatigué, et à mon grand étonnement, il me demanda si je voyais Aït Ahmed (que je n’avais pas vu depuis 1999) et s’il allait bien…
Vers la fin de sa vie, vous lui avez tenu compagnie dans de longues soirées, en tête-à-tête. Comment était-il ? Pouvez-vous nous offrir le contenu de vos conversations ?
A la fin de sa vie, et singulièrement après le décès de son épouse dont il était très épris, les choses se sont compliquées. Il perdait la mémoire des noms, des évènements, ne se souvenait plus que d’épisodes très anciens. La prise de Monte Cassino et la libération de Rome. Une discussion avec Mohamed Belouizdad, malade, dans un café de Belcourt où ce dernier lui conseillait d’activer les préparatifs pour passer à l’action et qu’il ne fallait pas attendre grand-chose des «politiciens». Son évasion avec Mahsas de la prison de Blida. La tentative d’assassinat dont il fut victime dans un hôtel de Tripoli. Enfin une passion : Zidane, selon lui, le meilleur footballeur de tous les temps.
B. H. S.
l Anatole Kopp est un architecte et urbaniste français né en 1915 et mort le 6 mai 1990. Professeur à l’université de Paris-VIII, il s’est impliqué dans le mouvement d’urbanistes marxistes des années 1960-1970 et a cofondé la revue Espaces et Sociétés avec Henri Lefebvre en 1970.
l Michel Foucault, né le 15 octobre 1926 à Poitiers et mort le 25 juin 1984 à Paris, est un philosophe français dont le travail porte sur les rapports entre pouvoir et savoir. Il fut, entre 1970 et 1984, titulaire d’une chaire au Collège de France, à laquelle il donna pour titre «Histoire des systèmes de pensée». En 2009, il est considéré par The Times Higher Education Guide comme l’auteur en sciences humaines le plus cité au monde.
l Hassan Fathi, né à Alexandrie le 23 mars 1900 et mort au Caire le 30 novembre 1989, est un architecte égyptien. Il est récipiendaire du premier prix Nobel alternatif en 1980. Diplômé de l’Ecole polytechnique de l’Université du Caire en 1926, et bien qu’informé des théories du Mouvement moderne, Hassan Fathy cherchait à s’ancrer dans les traditions autochtones pour mieux les dépasser.
Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/12/21/article.php?sid=206572&cid=50

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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