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Entretien avec Haouaria Kadra-Hadjadji, l’historienne passionnée de l’africanité et berbèrité des siens

16 février 2016

Haouaria Kadra-Hadjadji

Haouaria Kadra, parlez-nous de vous. Qui êtes-vous ?
Je suis originaire de Sougueur (appelé Trézel pendant la période coloniale), près de Tiaret, village des Hauts-Plateaux, que parcouraient jadis les Gétules, des berbères nomades. Mon père avait une grande foi en l’instruction, à ses yeux, c’était la seule clef qui permettait d’accéder au monde moderne. Il a scolarisé tous ses enfants, filles et garçons. J’ai donc fréquenté l’école primaire, puis, comme j’étais une excellente élève, le lycée de Tiaret, puis je suis partie en France, contre sa volonté, pour faire des études supérieures.
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Haouaria KADRA-HADJADJI, professeur entre autres de français de 1977 à 1993 à l’institut de Traduction d’Alger, directrice à une certaine époque du Département de langue et littérature françaises à l’université d’Alger, chargée de cours ou encore professeur d’arabe technique et économique, est une intellectuelle passionnée de littérature et surtout d’histoire, celle des grandes figures historiques berbères qui ont propulsé dans les cimes l’espace nord-africain. C’est au reste une historienne rigoureuse qui est, encore que férue de l’histoire des siens depuis sa prime enfance, «bornée aux seules sources dont» elle dispose, pour reprendre ses propres motsElle est par ailleurs l’auteure d’Oumelkheir, roman publié en 1989, mais aussi l’auteure  d’une thèse doctorat de 3e cycle  sur l’œuvre de Driss Chraïbi intituleé Contestation et révolte dans l’œuvre de Chraïbi. Elle a écrit deux livres historiques, on ne peut plus fouillés et sérieux, Massinissa, le grand Africain etJugurtha, un Berbère contre Rome, en l’occurrence ; deux livres on ne peut plus actuels dans le contexte des États-Nations nord-africains qui substituent aux peuples leurs mémoires plurimillénaires et importent jusqu’aux héros des livres scolaires destinés aux enfants, les pays de demain. Haouaria Kadra, pour reprendre une expression de Rimbaud, est à sa façon « une voleuse de feu», une poétesse de l’histoire qui pense urgente et essentielle notre réappropriation de l’histoire dont nous avons été expropriés. Mettre ces deux livres d’histoire à la disposition d’un large public est, pensons-nous, non seulement nécessaire mais surtout salvateur dans ce fourre-tout idéologique pour sortir de toutes ces «identités meurtrières» qui veulent annihiler l’Africanité et la Berbérité d’une Algérie plurielle qui n’en serait que grandie si elle reconquérait son espace-temps, ses cultures, ses authentiques références ; bref, le débat avec Madame Haouaria Kadra-Hadjadji est passionnant… lisez plutôt l’interview qu’elle nous a accordée ! 

 

L’auteure et historienne Haouaria Kadra-Hadjadji

Kabyle Universel : Haouaria Kadra, vous avez publié en 2013 chez Karthala, à Paris, une biographie de Massinissa, la première et la seule à l’heure actuelle, rééditée par Casbah éditions (Alger) en 2014. Dites-nous qui est Massinissa, qui est très admiré mais demeure mal connu ?

Haouaria Kadra : je vous dirai l’essentiel de l’épopée de ce grand homme, qui s’est hissé au faîte de la puissance. Né vers 238  av. J.-C., il est, avec Syphax, l’un des premiers rois de la Berbérie antique, ce qui équivaut à un véritable titre de noblesse. Tous deux ont été entraînés dans la guerre de Rome contre Carthage, dite guerre d’Hannibal ou deuxième guerre punique (218-201 av. J.-C.), combattant dans les camps opposés. Quand la guerre éclata, Syphax était un puissant souverain, courtisé par les grandes puissances de l’époque, Rome et Carthage. Tandis que Massinissa n’était que le prince héritier, à certaines conditions, du modeste royaume  de son père Gaïa. Ce qui était loin de satisfaire son immense ambition. Il possédait les qualités requises pour la réaliser, physiques (endurance exceptionnelle, sobriété, etc.), morales (bravoure, audace, fougue), militaires et, par dessus tout, des talents d’homme politique et de diplomate. Le levier essentiel de son ascension, ce fut l’amitié de Cornelius Scipion, le général romain, puis l’alliance des Romains, quand il eut abandonné les Carthaginois, chassés d’Espagne, pour embrasser le parti de Rome. Un jour d’octobre 202 eut lieu la célèbre bataille de Zama où s’affrontèrent « Les deux plus grands capitaines de l’époque et sans doute de toute l’Antiquité » (S. Lancel) pour la domination mondiale, Hannibal Barca et Publius Cornelius Scipion. La cavalerie de Massinissa forte de 4 000 hommes eut une part décisive dans la victoire, ainsi que la résistance acharnée des fantassins placés en première ligne. Si les Carthaginois avaient été vainqueurs, la face du monde en aurait été changée, comme l’a dit Winston Churchill : « Nous parlerions arabe, nous aurions de grandes barbes et nous serions habillés de longues robes « (rapporté par Alain Olmi dans son blog). Après la guerre, on assiste à un retournement complet de situation : Syphax vaincu par les Romains et Massinissa, sa puissance s’effondre, tandis que Massinissa, au terme de longues conquêtes, se retrouve à la tête d’un immense royaume, dit “la Grande Numidie”, avec la bénédiction des Romains (vers 150 av. J.-C.). L’épopée de Massinissa comporte, en dehors des descriptions de batailles, des épisodes qui donnent de la variété au récit : les luttes de Massinissa pour récupérer son royaume usurpé ; sa vie de proscrit dans le mont Bellus, dans l’attente du débarquement de l’armée romaine ; sa passion pour Sophonisbe, l’épouse de Syphax tombée en son pouvoir ; la mort de Sophonisbe, sacrifiée à son ambition… Son long règne (plus de 50 ans) est mal connu, mais on sait qu’il assura la paix à ses sujets, développa l’agriculture, et intégra son royaume dans la communauté culturelle grecque, à l’image des monarchies hellénistiques, tant était puissant le rayonnement de l’hellénisme (usage du grec, architecture des grands mausolées, monnaies). Cet homme comblé par la Fortune de son vivant, fut divinisé dès sa mort, en 148 av. J.-C. : des temples lui furent consacrés où ses sujets lui rendirent le culte dû à un dieu. Est-il plus belle destinée que celle de Massinissa, qui étendit les limites de son modeste royaume jusqu’à la Moulouya (Maroc) à l’ouest et aux confins de la Cyrénaïque à l’est ? Qui fit de son royaume une monarchie hellénistique ? Qui assura à ses sujets la paix et la prospérité ? Qui accéda à l’immortalité et devint une figure emblématique de l’histoire du Maghreb ?

Entretien avec Haouaria Kadra-Hadjadji, l’historienne passionnée de l’africanité et berbèrité des siens dans Haouaria Kadra-Hadjadji

Haouaria Kadra, parlez-nous de vous. Qui êtes-vous ?

Je suis originaire de Sougueur (appelé Trézel pendant la période coloniale), près de Tiaret, village des Hauts-Plateaux, que parcouraient jadis les Gétules, des berbères nomades. Mon père avait une grande foi en l’instruction, à ses yeux, c’était la seule clef qui permettait d’accéder au monde moderne. Il a scolarisé tous ses enfants, filles et garçons. J’ai donc  fréquenté l’école primaire, puis, comme j’étais une excellente élève, le lycée de Tiaret, puis je suis partie en France, contre sa volonté, pour faire des études supérieures. Celles-ci terminées, mon mari et moi sommes rentrés en Algérie, en 1964, pour enseigner à l’Université des lettres d’Alger. Trente ans plus tard, c’était la décennie noire, nous avons été obligés de partir en France pour nous mettre à l’abri. Tout en enseignant, nous avons écrit, publié, ce qui est normal, malgré l’hostilité de deux petits potentats de la S.N.E.D. (l’unique société nationale d’édition et de diffusion, par conséquent passage obligé pour les auteurs en mal d’édition). Nous n’avons pas baissé les bras, mais perdu beaucoup de temps et d’énergie, ce qui est regrettable.

Vos dernières publications sont les biographies de Jugurtha et de Massinissa, des rois numides chers à la mémoire collective. Pouvez-vous expliquer ce choix ?

Ce sera très difficile, car nos choix sont dictés par des raisons inconscientes, qui nous échappent naturellement. Dès que j’ai appris à lire, je me suis passionnée pour les héros de bandes dessinées, puis de romans d’aventures, pour les hommes forts, nobles, généreux, les redresseurs de torts, les défenseurs de la veuve et de l’orphelin. Je pense que cette admiration a pour origine l’image idéalisée de mon père, que je parais de toutes les qualités. Par ailleurs, je me suis longtemps interrogée sur mes origines, les différentes composantes de notre société, l’histoire de ma famille paternelle dont je ne connaissais que des bribes, mon propre statut dans la société coloniale. Beaucoup de questions, aucune réponse : Haouaria Kadra-Hadjadji dans Haouaria Kadra-Hadjadji

l’école française était muette sur l’histoire de l’Algérie et il n’y avait personne pour me répondre. C’est par mes propres moyens que j’ai pu satisfaire ma curiosité : j’ai écrit un petit livre à usage familial sur mes ascendants paternels, basé sur des archives puis, à Paris, à la Sorbonne, j’ai découvert un cours sur La guerre de Jugurtha de Salluste. J’ai suivi le cours toute l’année, puis fait des recherches approfondies en vue d’écrire sa biographie. J’avais enfin trouvé ma voie, j’allais d’étonnement en émerveillement comme si je découvrais et m’appropriais un bien précieux. Après Jugurtha, je ne pouvais ignorer le personnage de Massinissa, son grand-père.

Vous avez écrit les premières biographies historiques de Jugurtha et de Massinissa. Comment expliquer qu’il n’y en ait pas eu auparavant ?

Des spécialistes de l’histoire de l’Afrique du Nord antique ont publié des travaux sur Jugurtha et Massinissa (Stéphane Gsell et Gabriel Camps), qui malheureusement ne sont pas accessibles ; l’ouvrage de ce dernier est épuisé et non réédité jusqu’à présent ; les huit volumes de Gsell ont été réédités mais ne se trouvent que dans les bibliothèques nationales et universitaires. Si j’ai fait ces recherches en vue d’une publication, c’était d’abord pour apprendre moi-même de manière exhaustive -et ce fut la partie la plus exaltante de mon travail-, puis j’ai réalisé qu’il fallait adapter le livre au grand public maghrébin, c’est-à-dire en faire un ouvrage de vulgarisation.

Quelles difficultés rencontre-t-on lorsqu’on fait des recherches sur l’histoire ancienne ?

Principalement, la rareté des sources. Les sources écrites se réduisent à des textes courts et des fragments, ce qui est très frustrant quand on est habitué à la pléthore actuelle de livres. Fort heureusement, elles sont partiellement complétées par les sources dites auxiliaires archéologie, épigraphie, numismatique. Il faut savoir exploiter toutes ces sources pour en tirer “la substantifique moelle”, comme dit Rabelais.

Est-ce que la rareté des sources ne favorisait pas une certaine liberté de création ? Vous n’avez pas profité des silences de l’histoire pour créer en toute liberté ?

Non, je me suis bornée aux seules sources dont je disposais, je n’ai rien créé. Mon projet était d’écrire une biographie historique, basée sur les sources anciennes, sans aucune invention de ma part, de m’en tenir strictement à la vérité et de respecter la neutralité de rigueur chez tout historien. Il m’a fallu beaucoup de vigilance pour respecter ce contrat, et, en particulier, éviter de montrer mon antipathie pour les Romains que j’englobe dans ma détestation de tous les colonisateurs.

Pourquoi les militants de la cause berbère ne se sont-ils pas approprié la figure de Massinissa ?

C’est très simple : parce que ce sont des résistants, ils ont adopté comme symbole la figure d’un grand résistant amazigh, en l’occurrence Jugurtha, connu pour sa longue lutte contre les Romains. Naturellement, c’est un personnage légendaire, admirable, parfait, irréprochable. Or, on sait que le véritable Jugurtha n’est pas exempt de tout reproche.

En conclusion ?

Quelques conseils pratiques, se procurer les ouvrages en Algérie où ils sont disponibles et pas chers. Le Massinissa de Karthala (Paris) reste d’un prix élevé (20 euros). Le Jugurtha publié à Paris chez Arléa est encore disponible et à bas prix (moins de 10 euros). Je signale à vos lecteurs que j’ai un blog, abandonné pendant quelques années, mais que je vais reprendre. Vous pouvez d’ores et déjà m’y poser des questions, auxquelles je m’efforcerai de répondre rapidement.

Entretien réalisé par Louenas Hassani pour KabyleUniversel 

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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