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Une ville, une histoire L’ultime escroquerie

19 mai 2013

Non classé

1.

Plainte - «Depuis quelque temps je suis très malade, Ali. Alors je reçois la visite de beaucoup d’amis…Des amis qui veulent me voir une dernière fois.»

Ce jeudi-là, Ali, un brave père de famille de 53 ans, s’était offert une grasse matinée spectaculaire. Cela ne lui était pas arrivé depuis des années. Depuis qu’on lui avait confié le département financier de l’entreprise étatique où il travaillait, il n’avait pas eu une seule minute à lui ou à sa petite famille. Il avait, en deux ans, réussi à accomplir un travail des plus grandioses avec des moyens très réduits si bien que la société, au bord de la faillite naguère, avait commencé à remonter la pente. Il prit sa douche, son petit-déjeuner et savoura un réveil dénué de toute préoccupation professionnelle. Un réveil dépourvu de stress et d’appréhension.
Pour l’après-midi il avait prévu de sortir avec ses deux derniers Mounir et Walid, (âgés respectivement de 8 et 10 ans). Il voulait les emmener au petit port de Tamentefoust. Ils y mangeraient des pizzas et s’offriraient des coupes de glace. Un vrai délice de plaisir. Ils y passeraient toute l’après-midi. A 19h, il aborderait un des pêcheurs auxquels il demanderait de lui vendre deux de ses plus belles pièces. Et le soir, lui, sa femme et ses quatre enfants mangeraient du poisson. Cela faisait très longtemps qu’ils n’en avaient pas mangé. Pourtant il n’ignorait pas que le poisson était bon pour la croissance, le cœur et le cerveau. Il était encore à chercher d’autres moyens de remplir convenablement son jeudi après-midi quand soudain le téléphone retentit. Pendant un moment il fut tenté de ne pas répondre parce qu’il craignait que l’appel émane de la société où il travaillait. Puis, comme le téléphone ne cessait de sonner il se dit que cela devait être important. Alors, il se résigna et se saisit du combiné.
— Allô ?
— Allô ? Je suis bien chez Ali Ben… ? fit une voix qui semblait très fatiguée.
— Oui.
— Ali Ben… est là ? J’aimerais lui parler.
— C’est moi-même. C’est à quel sujet ?
— Tu ne m’as pas reconnu Ali ?
— Euh non…
— Tu ne reconnais plus les amis ?
— Je suis désolé…C’est peut-être la fatigue….ou l’âge ou autre chose ….mais depuis quelque temps j’ai des trous de mémoire.
— C’est moi Rachid.
— Rachid ? Quel Rachid ?
— Rachid T…Ton vieil ami…
— Oh ! Rachid ! Ce n’est pas vrai ! Comment vas-tu ? Mais comment as-tu eu mon numéro de téléphone ?
— Depuis quelque temps, je suis très malade, Ali. Alors je reçois la visite de beaucoup d’amis…Des amis qui veulent me voir une dernière fois.
— Quoi ? Tu es malade à ce point ? 

2.Rachid poursuivit d’une voix haletante, interrompue par la toux :
— Oui, Ali, je suis très malade et j’ai bien peur de m’en aller sans te voir une dernière fois.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu es encore trop jeune pour mourir…Tu n’as que cinquante-trois ans comme moi…
— Oui, mais moi j’ai beaucoup de problèmes de santé : goitre, reins, cœur, respiration… d’ailleurs je me demande comment je tiens encore debout.
— Oh ! Mon Dieu ! Rachid, mon ami…Il faut que je vienne te voir… Je te raconterai quelques bonnes blagues comme autrefois tu verras comment tu te remettras à sauter…
— Ah non !… Je ne risque pas de sauter mon vieil ami même si tu me racontes les meilleures blagues qui soient. Ta visite suffira. En te voyant, je me rappellerai les bons moments passés ensemble et je n’aurais plus cette impression d’avoir raté ma vie. Tu comprends ?
— Très bien… dès cet après-midi, je serai, chez toi. A tout à l’heure, Rachid.
— J’espère être encore en vie à ton arrivée.
Djaouida qui est entrée au salon à l’insu de son mari, a entendu toute la conversation téléphonique.
— Qui est ce Rachid ? Et pourquoi vas-tu lui rendre visite ? Tu as promis aux gosses de leur consacrer le week-end.
— C’est vrai… mais il y a un imprévu. Tu sais qui vient d’appeler ?
— Je m’en fous ! Tout ce que je sais c’est que tu as promis aux gosses de les sortir. Et voilà que tu vas rendre visite à je ne sais qui… Je commence à en avoir plus que marre de tes promesses en l’air.
— Calme-toi, Djaouida, calme-toi… Celui qui vient de m’appeler est un vieil ami que je n’ai pas vu depuis une vingtaine d’années. Il m’appelle parce qu’il a envie de me voir.
— S’il veut te voir ; il n’a qu’à venir lui-même ! Pourquoi est-ce toi qui dois lui rendre visite ?
— Parce qu’il est très malade et que ses jours sont comptés. Je dois le voir avant qu’il ne meure. Avant qu’il ne soit trop tard.
— Et où habite ce vieil ami ?
— A Bouira.
— Quoi ? Et tu vas aller à Bouira ?
— Oui. Ce n’est pas très loin d’ici, tu sais. Il est 10h 30. en roulant lentement, j’y serai vers 13h…(*)
— Ah non tu ne vas pas aller à Bouira alors que tu as promis aux enfants de leur consacrer l’après-midi.
— Oh ! Tu commences à me taper sur le système !

3.Djaouida fit l’impossible pour dissuader son mari d’aller rendre visite à son vieil ami, en vain. Quand Ali avait une idée en tête, il était impossible de la lui enlever. On ne ferait que perdre son temps et son énergie. Il était aussi têtu qu’un bloc de granit des montagnes d’Algérie qui l’avaient vu naître.
Je te l’ai déjà dit Djaouida, ma décision est prise. Rachid est un ami que je n’ai pas vu depuis une éternité. Il est sur le point de mourir et il veut me voir. Rendre visite à un mourant est un devoir sacré surtout lorsque c’est lui qui réclame cette visite. Si je me dérobe à ce devoir je serai l’homme le plus lâche qui puisse exister sur terre.
Demain, c’est vendredi…A mon retour, je me reposerai un peu puis l’après-midi je me rattraperai ; j’emmènerai les gosses où ils veulent.
Un quart d’heure plus tard, Ali était en route pour Bouira. Durant tout le trajet il était en compagnie d’une angoissante et lancinante crainte : ne pas arriver pas à temps.
Finalement sa crainte s’avéra injustifiée. Il trouva Rachid mal en point, mais vivant. Il était entouré de nombreux parents, voisins et amis. Dès l’arrivée d’Ali, ils se levèrent pour lui permettre de s’approcher du grabataire. Quant à ce dernier, il ne put s’empêcher de verser des larmes de joie quand il vit son ami.
— Ah ! Ali, tu es venu ! Excuse-moi de ne pas pouvoir me lever.
— Surtout ne bouge pas, Rachid ! Nous nous contenterons de nous serrer les mains comme les Roumis !
— Ah ! Mon cher Ali ! Tu n’as pas changé. Tu es resté tel que je t’ai connu il y a une quarantaine d’années. Je suis sûr que si je t’avais appelé à une heure du matin, tu n’aurais pas hésité à prendre la route cinq minutes après.
Pendant de longues heures, Rachid parla de ses douleurs, ses visites, ses bilans et ses scanners qui lui avaient coûté les yeux de la tête avant de conclure : «La médecine gratuite c’est de l’histoire ancienne maintenant. La plus ordinaire des radios coûte une fortune… Je me demande comment font ceux qui n’ont qu’un maigre salaire pour survivre. Moi, j’ai un maigre salaire mais pour pouvoir me soigner j’ai dû vendre ma voiture. Une Renault 4 à laquelle je tenais comme à la prunelle de mes yeux…Mais bientôt l’argent de cette vente sera épuisé… De toutes les manières bientôt je n’aurai plus besoin de me soigner. Mais je mourrai sans rien laisser aux enfants. Ali finit par comprendre pourquoi son ami voulait tant le voir.

4.Rachid était très malade et il avait des difficultés pour se soigner. C’était donc ça. Il avait fait appel à tous ses amis dans l’espoir qu’ils lui donnent, tous, un peu d’argent. Les amis servent aussi à ça ! se dit-il.
C’est dans les moments difficiles que l’on reconnaît ses vrais amis, dit-on. Eh bien ! Rachid allait découvrir que lui, Ali, était un vrai ami. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il avait sur lui son carnet des chèques postaux. Le chèque postal est conçu pour être encaissé partout. Il prit un chèque et le «remplit». En le voyant agir de la sorte, Rachid demanda :
— Hé Ali ! Que fais tu ?
— Oh ! Rien du tout, je me suis seulement dit que tu pouvais avoir besoin d’un peu d’argent. Alors je te fais un chèque…. Je pense que trois millions de centimes te suffiront… de toutes les manières, je ne peux pas te donner plus. La vie est devenue très difficile pour tout le monde.
— Euh… mon ami Ali, je t’ai demandé de venir juste pour te voir…Ma maladie me cause beaucoup de dépenses mais, Dieu merci, je suis entouré de braves gens. Ils m’ont tous aidé, du mieux qu’ils pouvaient, à surmonter cette épreuve.
— Je sais que tout le monde t’aime Rachid et que personne ne peut s’empêcher de t‘aider. Allez prends ce chèque, fais-moi plaisir…et la semaine prochaine, je m’arrangerai pour t’en apporter un autre.
— Oh ! Merci Ali ; que Dieu accroisse tes richesses et te donne tout ce dont tu as toujours rêvé.
Ali passa la nuit couché sur une peau de mouton. Ses chaussures et sa veste lui avaient servi d’oreiller. Rachid avait un tout petit logement et les visiteurs étaient nombreux à passer la nuit chez lui parce qu’ils ne pouvaient pas effectuer l’aller et retour en une journée surtout ceux qui étaient venus d’Oran et de Sougueur où ils avaient de nombreux amis… Ils devaient tous passer la nuit chez leur ami.
Le lendemain matin quand Ali se réveilla, tout le monde dormait encore. Il voulait s’en aller mais il voulait auparavant saluer son ami Rachid. Comment faire ? Attendre qu’il se réveille ? Cela risque de durer. S’en aller sans le voir une dernière fois ? Cela ressemblerait à une fuite. Pauvre Ali…s’il savait … Jamais il ne serait venu rendre visite à son ami.

5.Finalement, Ali n’a pas à se poser de questions. Pendant qu’il se lavait le visage dans la cour de la vieille maison montagnarde, un gamin de six ans environ l’aborde :
— Tu pars à Alger, aammou ?
— Oui, si Dieu le veut, bien sûr.
— Je vais voir si aucune voiture ne bloque la tienne. Ta voiture c’est la noire, n’est-ce pas ?
— Oui… Mais si tu veux vraiment me rendre service va voir si Rachid est réveillé… lui ou quelque membre de sa famille, sa femme, un de ses fils, un…
— Je suis un de ses fils !
— Ah ! Allah Ibarek ! Mais tu es un grand
homme ! Encore quelques années et ton papa n’aura plus besoin de travailler. Inch’Allah !
Ecoute, petit, voici le service que je te demande : va voir ton père et s’il est réveillé, dis-lui que j’ai envie de le voir avant de m’en aller ; peut-être qu’il a besoin de quelque chose que je lui ramènerai…D’accord ? Mais si tu vois qu’il dort ne le dérange pas, le repos est très important pour lui. Et quand il se réveillera dis-lui que je suis parti sans le voir parce que j’ai des affaires qui m’attendent à Alger.
— Je sais que papa est en train de dormir mais je vais le réveiller quand même. Il n’y a pas de problèmes.
— Oh ! Non… non, ne le dérange pas ; laisse-le dormir ; il est très fatigué. Mais ne t’inquiète pas mon petit, ce n’est rien du tout… Il est solide…dans quelques jours il se portera à merveille. Ne t’inquiète pas.
— Mais je ne m’inquiète pas du tout…
— C’est très bien, mon petit… je vois que tu commences à devenir un homme.
— Et tu sais pourquoi je ne m’inquiète pas ?
— Je te l’ai dit : parce que tu es en train de devenir un homme.
— Non ; il y a une autre raison.
— Laquelle ?
— Je ne sais pas.
— Devine ?
— Ah ! Tu es un bon plaisantin, toi.
— Devine, je te dis.
— Je n’ai jamais été très fort en devinettes. Surtout le matin quand je viens de me réveiller et qu’un long trajet m’attend.
— Eh bien ! je vais te le dire : je ne suis pas inquiet pour mon père parce que, en réalité, il n’est pas malade !
— Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?

6.

L’enfant sourit, visiblement satisfait de l’effet qu’a produit sa révélation.
— Tu parles sérieusement, petit ?
— Oui. Mon père fait semblant d’être malade. Ce qu’il est en train de faire n’est pas bien, parce qu’on nous a dit à l’école qu’il ne fallait pas mentir.
Ali s’étonna un peu puis se dit que c’était sûrement son père qui lui avait dit qu’il n’était pas malade pour ne pas l’effrayer.
— Oui… tu as raison ton père nous a tous eus, mais c’est bien parce que cela nous a permis de nous revoir. Allez, sois gentil ne le dérange pas, mais à son réveil dis-lui que tonton Ali est rentré à Alger parce qu’il est pressé.
— Je le lui dirai.
En cours de route, Ali a eu un terrible accident de la circulation. Il n’a repris connaissance que trois jours plus tard. Il est resté à l’hôpital plusieurs mois. Il a été amputé des deux jambes. Beaucoup de personnes sont allées lui rendre visite et parmi elles beaucoup de celles qu’il avait rencontrées chez Rachid. Il demande à l’une d’elles de ses nouvelles et quelqu’un lui répond : «Il n’est toujours pas mort et il ne mourra pas de sitôt parce que les escrocs ont la peau dure. Il n’est pas malade. Il avait besoin d’argent pour finir sa construction et il s’est fait passer pour un mourant pour obliger les gens à l’aider financièrement. Moi, d’ailleurs je suis reparti chez lui et j’ai pu lui arracher les 8 000 DA que je lui ai donnés.
Ali regarda un bon moment l’ami qui venait de lui parler puis il se tint la tête. Le gamin avait donc raison. Sa femme Djaouida également avait raison de vouloir l’empêcher de se rendre à Bouira alors qu’il avait prévu de sortir avec ses enfants. S’il n’avait pas cédé à l’appel de la sincérité, il ne serait jamais allé chez Rachid. Et aujourd’hui, il aurait toujours ses deux jambes.
Quelques mois plus tard, Ali pense à envoyer quelqu’un chez Rachid pour récupérer ses trois millions. Maintenant, c’était lui qui était dans le besoin, depuis qu’il ne travaille plus.

Yahia Bédjaoui

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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