RSS

L’école de l’indépendance.

12 août 2008

Blogueurs

                 Deux ans après l’indépendance, j’ai eu le bonheur et la chance de tomber sur un maître d’école assez exceptionnel. Mr K M était si jeune que je le comparais plus tard à cet ingénu précepteur qu’Emma Bovary, anxieuse pour son fils, reçut un jour à sa

porte ! Immense fut son ébahissement car elle ne cessait de penser que ce serait sûrement un rude monsieur au crâne déblayé, à lunettes épaisses encollées contre un vilain nez que supporte assez mal une figure usée ! Le destin de Mme Bovary dont vous savez peut- être le parcours ne fut pas le mien…J’avais en face de moi un enseignant avec beaucoup de conscience. J’hérite de lui mon goût pour la lecture : Il ne se lassait jamais de nous lire en chaque fin de leçon une histoire. Quand il feuilletait ce papier noble, se dégageait alors de ses pages cuivrées une insaisissable odeur qui fait remonter le temps. J’étais toute ouïe et j’écoutais le déploiement d’une multitude de confidences surgies d’époques aventureuses. J’en gobais chaque mot, avalais sans retenue chaque expression, en dégustais les contours métaphoriques et mon envoûtement pour les lettres comme une boulimie permanente s’empirait de jour en jour. Ma lecture était farouche et gloutonne. Tout faisait ventre : les livres sérieux, les séries noires, les romans d’amour, les illustrés, jusqu’aux restes de journaux abandonnés sur un banc public ou traqués dans la rue par le vent ! Souvent il m’arrivait d’entamer plusieurs livres mais que je ne terminais pas toujours ! J’avais surtout une préférence pour les intrigues embrouillées et les histoires drôles… 

« C’est le récit banal d’un tricycle à moteur acheté par une famille de faubourg pour leur grand-père dont le déplacement devenait éprouvant. Mr Benoît se présenta chez le vendeur, celui-ci lui montra la petite merveille et le vieux en fut tout de suite charmé. Le marchand sans faire de démonstration pratique expliqua à l’acheteur son mode de fonctionnement : « Le bouton que tu vois là, c’est le démarreur, tu appuies dessus et c’est parti ! » Le vieillard haussait la tête pendant que le vendeur louait les vertus du tricycle ! Il l’aida enfin à monter. L’octogénaire appuya sur le démarreur. La machine partit en cascade ! Le vieux jouissait encore de quelques miettes de réflexes aussi pour épater le vendeur le salua-t-il de la main ! Il fit un large tour mais au lieu de s’arrêter, il passa comme une trombe devant la boutique ! Au tour suivant, la même chose. On sentait bien qu’à chaque retour, Mr Benoît tentait de dire quelque chose, seulement ses propos se perdaient dans le vrombissement sonore de ce diable d’engin qui ne s’arrêtait plus. Le temps s’écoulait. Le spectacle au départ, si bon enfant s’entachait à présent de crainte et d’angoisse : on avait peur pour le grand-père. Il ne maîtrisait plus rien et l’infernale machine faisait tourner sa vie en rond ! Le vieillard perdait de sa superbe à chaque réapparition et à peine avait-il encore la vigueur d’agiter la main en signe de détresse qu’il repartait ! 

L’on attendait un éventuel retour du malheureux cycliste mais ce coup-ci, il ne revint pas. Toute la foule se déplaça comme un seul homme à la recherche de cet homme emporté par la mécanique ! On les trouva immobilisés plus loin quelque part, lui non encore remis de ses frayeurs, le visage livide et accablé et elle, incendiée et fumante avec les spasmes d’un moteur en agonie. Il les regardait avec l’air de quelqu’un ayant raté quelque chose ! Retrouvant ses esprits, Mr Benoît expliqua au vendeur l’omission fatale : Il avait démarré l’engin sans savoir comment le faire arrêter ! » Quatre heures sonnant, le maître ferma son livre et nous sortîmes de la classe. L’aventure du « tricycle endiablé » est toujours bien ancrée dans ma tête… 

Je vous raconte une autre ? Allez, encore une autre ! Celle-là promet du suspense ! Elle se déroule en Calabre, une région située au fond de la botte italienne. « Un Français et son jeune accompagnateur se sont égarés et ne retrouvent plus leur chemin. Ils rencontrent un couple de charbonniers qui rentraient chez eux tout noirs. Les prenant pour des hommes de couleur, ils demandent l’hospitalité car il va faire nuit et ils n’ont pas où aller. Il faut savoir que c’est une période trouble où Français et Italiens ne s’entendaient pas bien. Après avoir soupé, on leur fit monter une échelle et on les installa dans une espèce d’alcôve pour passer la nuit. Le jeune, à peine assoupi, ronflait déjà mais le Français, lui n’était pas serein. Il venait non seulement de se rendre compte de l’allure bien romaine de leurs protecteurs mais en plus de remarquer la présence d’armes accrochées au mur. Il s’étendit sur le paillasson sans fermer l’œil. A un certain moment, parvenant d’en bas, il entendit nettement ce que le mari disait à sa femme : « Faut-il les tuer tous les deux ? » Des sueurs froides parcoururent le corps du Français alors qu’il regardait son voisin dormir du sommeil du juste, la tête renversée et la gorge toute exhibée ! Un bruit de pas venait vers lui. Le mari montait l’échelle, un grand couteau à la main. Le Français s’empara lui aussi du sien et attendit. Il perçut le bruit sec de quelque chose qu’on tranche puis les pas s’éloignèrent dans le silence de la nuit. 

Le lendemain matin, l’étranger et son compagnon dégustèrent au déjeuner un chapon et sur la table, bien emballé dans un panier, il y avait un deuxième coq châtré livré aux deux égarés pour le repas de route. » Je vous laisse le soin du commentaire… 

Mr K.M, mon maître d’école que j’ai plaisir à croiser encore, est en retraite. Sa mémoire est phénoménale, souvent et avec beaucoup d’émotion, il me parle de ma classe de cours moyen 1 et me rappelle jusqu’au moindre détail le comportement saugrenu de tel élève ou la sottise insolite de tel autre ! Et nous en rigolons de bon cœur ! Je suis content au fond de moi, content d’avoir encore le temps de remercier mon maître pour ce qu’il a fait de moi, de nous… 

Mais lui, qu’est-il devenu aujourd’hui ? 

(Lâchés spontanément, voilà mon cher maître ces quelques mots bien que venant du cœur mais que je sais trop insuffisants pour témoigner de votre rigueur et de votre abnégation dans le travail. Vous fûtes, avec d’autres bien sûr, les défricheurs  qui ont fait germer dans nos têtes ces quelques semences du savoir….Vous rendre hommage était un minimum….en espérant faire mieux ! Camarades et amis de classes, d’écoles et de collèges, n’attendez pas demain – il sera sans doute trop tard – pour réhabiliter ces hommes ! )   

                                   Belfedhel Said 

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

Voir tous les articles de Artisan de l'ombre

Les commentaires sont fermés.

Des avions et des hommes |
la rose |
pasmole |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | À savoir sur le phénomène I...
| Encrage
| LE BLOG DE MAITRE YVES TOLE...